lundi 23 avril 2012

Interview exclusive de Martine Burgos. Lecture à voix haute : rétrospective d'une préoccupation [partie I]


Martine Burgos est sociologue de la lecture, membre de l'Équipe Fonctions Imaginaires et Sociales des Arts et de la Littérature à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.


Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la lecture à voix haute ?

C’est une demande qui m’a été faite. Cela fait plusieurs années que je travaille comme sociologue de la lecture et, en 1997, une proposition m’a été faite par Françoise Dubosclard qui travaillait à l’Agence régionale pour le Livre en Auvergne et particulièrement d’un projet en partenariat avec les bibliothèques de la région, Littinérance, des rencontres-lectures avec des écrivains contemporains. Françoise Dubsosclard était à l’époque une des premières à s’intéresser à la discipline de la lecture à voix haute. […] Avec ses collègues, elles avaient décidé d’organiser des journées de réflexion autour de la lecture à voix haute en invitant des professionnels intéressés par cette pratique, que ce soient des gens qui étaient lecteurs eux-mêmes -à l’époque il n’y avait pas beaucoup de gens qui se revendiquaient comme tels-, ou des comédiens mais aussi des dramaturges, des musiciens, des éditeurs, enseignants, bibliothécaires, travailleurs sociaux, enfin des gens qui, d’une manière ou d’une autre, participaient à ce type de manifestation.
Pour donner plus de poids à cette démarche, elles avaient lancé une petite enquête sur le public. Elles m’ont contactée et demandé de faire la communication inaugurale de ces journées. J’étais bien embêtée parce que je ne m’y intéressais pas particulièrement à l’époque, j’étais et je suis surtout quelqu’un de l’écrit et, en tant que lectrice je n’étais pas spécialement touchée par la lecture à voix haute. […] Lorsqu’on m’a parlé de cette enquête, je leur ai dit que si elles me fournissaient du matériau avec lequel je puisse travailler comme sociologue, j’étais d’accord. Elles m’ont envoyé les questionnaires à mesure qu’ils étaient remplis. A l’époque, le principal terrain sur lequel elles s’appuyaient était leur expérience de Littinérance. C’était une façon de diffuser et faire connaître dans différents lieux du livre notamment des bibliothèques des auteurs ou des textes qui leur paraissaient intéressants, et cela au moyen de lectures à voix haute. On invitait dans les bibliothèques de la région, dans des villes parfois très petites, des écrivains qui présentaient leur travail et des comédiens lisaient des passages du livre. Les questionnaires ont donc été diffusés auprès des personnes qui participaient à ces rencontres, dans le public. A partir de là, j’ai décidé de faire des entretiens avec des gens qui pratiquaient la lecture à voix haute. J’ai alors découvert un monde que je connaissais de façon marginale, une pratique dont je n’avais pas mesuré l’intérêt à la fois pour le public et les écrivains. Ceux-ci reconnaissaient que c’était une façon pour eux de rencontrer le public, et dans d’autres cadres plus intimes que le celui des salons où on n’a pas le temps d’échanger véritablement avec les lecteurs. Dans ces manifestations, l’échange était plus vrai, plus authentique avec les lecteurs. De leur côté, les comédiens, qui ont l’habitude de la lecture à voix haute puisque la mise en bouche du texte est un moment important de leur travail, reconnaissaient que lire un texte sans l’objectif du jeu théâtral et de la mise en scène établit un rapport au texte très différent qui les intéressait beaucoup. Ils faisaient la différence entre une lecture à voix haute avec comme enjeu l’incarnation d’un personnage et la lecture à voix haute de textes qui ne sont en général pas écrits pour la scène, où la lecture est en elle-même une finalité.

 Vous ne connaissiez pas de lecteurs à voix haute qui n’étaient pas comédiens ?

 Au début non. J’ai commencé par m’entretenir avec des comédiens. Très vite, ils m’ont parlé de troupes ou d’individus qui pratiquaient la lecture à voix haute de façon spécifique. Le premier dont j’ai entendu parler s’appelait Marc Roger. Il commençait sa carrière. Et puis François de Cornière qui avait une petite troupe basée à Caen et qui sillonnait la Basse Normandie avec ses « Rencontres pour Lire » depuis 1980. Ce sont les premiers avec qui j’ai eu des rapports exclusivement liés à la lecture à voix haute. François de Cornière travaillait déjà depuis plusieurs années sur ce terrain là, Marc Roger commençait à avoir une certaine notoriété. Ils avaient des parcours complètement différents l’un et l’autre. Le premier était poète, le second avait eu une activité professionnelle qui n’avait absolument rien à voir ni avec la littérature, ni avec la lecture publique. Ils pratiquaient aussi des modes de lecture complètement différents. François de Cornière avait une troupe, il pratiquait une lecture à voix haute assez théâtralisée puisqu’il utilisait des décors, des accessoires, faisait appel à un accompagnement musical. Marc Roger quant à lui était seul avec son bouquin. Il intervenait dans des lieux problématiques, l’espace public, et dans des lieux qui n‘étaient pas fait en principe pour ce type de manifestations, alors que François de Cornière montait ses lectures dans des lieux clos, des théâtres, des maisons de la culture, etc… Ça a été un hasard, mais il s’agissait de deux démarches dans lesquelles les protagonistes avaient des pratiques très différentes, je dirais presque qu’ils étaient aux deux bouts des possibles de la lecture à voix haute.

Les premières rencontres (Lire et Dire) ont eu lieu au printemps 1998 au Chambon-sur-Lignon et ces journées ont été pour moi, l’occasion d’une seconde révélation. J’ai été surprise d’abord par la diversité des intervenants, leur enthousiasme et aussi par celui du public, tout aussi divers.  Il y avait là des enseignants, des travailleurs sociaux, des bibliothécaires, des gens qui avaient envie de devenir des lecteurs à voix haute […]. Cette grande diversité a produit une atmosphère extrêmement chaleureuse, favorisé une curiosité mutuelle et permis à beaucoup d’idées de s’exprimer,  d’autant mieux qu’il s’agissait d’une pratique peu institutionnalisée, il n’y avait pas de censure, on avait le sentiment qu’il n’y avait pas d’enjeu de pouvoir. Je veux dire qu’on était en 1998, il y avait un désir de faire reconnaître la pratique comme étant une pratique riche, importante, intéressante, qui pouvait avoir une utilité sociale mais aussi une force artistique. Cependant, comme tous ces gens venaient d’horizons très différents et étaient, par ailleurs, des praticiens d’autres disciplines, il y avait une sorte de désintéressement. Ce qui était très intéressant c’est qu’on voyait déjà s’affirmer le désir de spécifier la lecture à voix haute comme une discipline artistique à part entière.  Beaucoup des débats ont tourné autour de la question : Qu’est-ce qui fait la spécificité de la lecture à voix haute, qui n’est pas le conte, qui n’est pas le théâtre, puisque c’étaient les deux modèles par rapport auxquels la lecture à voix haute souhaitait affirmer sa particularité. Ces débats autour de la singularité, de l’essence même de la lecture à voix haute montraient qu’il était important, et même urgent, de définir les contours de la discipline.

Propos recueillis par Cécile Perrette

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