jeudi 26 avril 2012

Interview de Martine Burgos. La lecture à voix haute : enjeux et défis (partie II)


- Aujourd’hui, quels sont les angles d’attaque de votre recherche ?
Aujourd’hui, j’ai envie d’approfondir cette question de la « professionnalisation ». Je me suis surtout intéressée jusqu’à présent au public ; qu’est-ce que le public attend d’une lecture à voix haute, qu’est-ce qu’il en reçoit, qu’est ce qui pousse quelqu’un à aller écouter une lecture... Je pense qu’on commence à comprendre à peu près comment cela fonctionne. Maintenant j’aimerais retourner du côté de ceux qui pratiquent la lecture à voix haute, et voir comment depuis 98 les choses ont changé et quel type de reconnaissance à la fois artistique et professionnelle, institutionnelle, les gens qui font de la lecture à voix haute leur métier attendent et reçoivent. Cela, c’est extrêmement important. L’équipe de Bernhard Engel travaille dans ce sens, ils font des stages de formation, ils s’adressent à des étudiants,… On entre dans une période où la lecture à voix haute peut être reconnue.
Mais il y a quelque chose d’assez symptomatique. Vous savez que, tous les sept ans, on publie les résultats de la grande enquête sur Les Pratiques culturelles des Français, outil absolument indispensable et qui n’existe qu’en France,  on peut en être fier et on espère que ça va durer encore. Dans la dernière enquête publiée en 2009, très focalisée sur le numérique (en quoi la généralisation du numérique et l’introduction de l’informatique dans les foyers ont changé les pratiques culturelles des Français), la lecture à voix haute ne figure pas, alors qu’elle pourrait figurer à la rubrique sorties, sociabilité… Cela veut dire qu’il y a encore du travail à faire. Alors que tout le monde reconnaît, dès qu’on parle avec des professionnels du livre et de la lecture, que c’est une pratique qui s’est diffusée partout dans le corps social, avec des variantes nombreuses. Ce n’est pas un phénomène marginal.
J’aimerais aussi travailler d’avantage sur la pratique elle-même, et notamment toutes les questions autour de la voix. La question de la professionnalisation, je pense qu’elle devrait intéresser les lecteurs.
- Hannah Arendt a écrit : « la société de masse ne veut pas la culture mais les loisirs ». Est-ce que pour vous la lecture à voix haute est une nouvelle manière de faire lire une société désormais habituée à d’autres modes de connaissance et d’information ?
 Cela, c’est très ambivalent. C’est-à-dire que la plupart des gens qui pratiquent la lecture à voix haute ou qui font appel à des lecteurs dans le cadre de leur activité, considèrent que la lecture à voix haute est un moyen d’amener les gens qui écoutent au livre. Il y a donc une contradiction entre le désir de poser la pratique de la lecture à voix haute comme une activité artistique au plein sens du terme et la finalité que les gens assignent à la lecture à voix haute, qui est d’être un médiation vers ce qui réalise véritablement la lecture au sens le plus accompli qui reste, dans nos représentations, la lecture silencieuse, personnelle,… On peut considérer que la lecture à voix haute est une nouvelle manière d’approcher le texte et, au fond, qu’elle renoue avec des traditions très anciennes et qu’on n’a pas à considérer la lecture à voix haute comme le moyen d’autre chose, mais comme une autre manière de prendre connaissance, de s’approprier le texe. Le texte est là, c’est une autre manière de l’aborder , un autre plaisir… On peut aussi, et certains le pensent, considérer la lecture à voix haute comme un moyen qu’on utilise parce que la société dans son ensemble est de moins en moins lectrice, et qu’il faut trouver un moyen d’amener les gens au livre. Si les gens allaient spontanément vers le livre, la lecture à voix haute perdrait, de leur point de vue, beaucoup de son intérêt.
Cependant la lecture à voix haute propose le renouvellement d’un rapport au texte qu’on avait oublié avec l’impérialisme de l’écrit et de la lecture silencieuse. On retrouve d’autres plaisirs. A l’inverse, si la lecture à voix haute permet de réconcilier le lecteur avec des textes, la « vraie » lecture reste quand même cette lecture sur laquelle on a beaucoup écrit, qui est la lecture silencieuse, la lecture de l’intériorité, c’est celle qui a accompagné la montée de l’individualisme, celle qui assure un espace privé, personnel, critique. Sans cette lecture silencieuse, on risque de retomber dans une société où les individus renoncent à leur singularité.
La question reste ouverte. Je pense que les sociétés dites individualistes ont apporté beaucoup en terme de développement démocratique, en permettant, notamment, la constitution de l’espace privé qui va de pair avec la constitution de l’espace public, c’est-à-dire un espace de débat, de réflexion où peuvent dialoguer, voire s’affronter, les points de vue et les systèmes de valeurs, etc… Sur ce point là, je m’inscris tout à fait dans la tradition d’Habermas, mais en même temps, il faut voir que lorsqu’une société fait de l’individu sa valeur centrale, il faut une certaine dose de volonté pour maintenir le lien entre les individus. L’individualisme engendre pas mal de frustrations. Parmi les gens qui participent aux lectures à voix haute, beaucoup expriment le désir de s’arracher à cette solitude qui va souvent de pair, dans nos société, avec l’individualisme.
   Dans mes travaux sur la lecture, j’ai observé que la lecture silencieuse peut générer des souffrances, des angoisses, des incertitudes. Des textes vous mettent face à vos limites, vos incompétences, vos incompréhensions ; on est un peu comme des enfants face au conte qui ouvre sur un monde à la fois merveilleux et effrayant. On a parfois besoin que les autres vous soutiennent dans cette démarche. C’est une remise en question.
   Par conséquent, faire partie d’un public de lecture à voix haute cela peut être aussi le moyen, outre le fait que ce type de lecture facilite l’entrée dans le texte parce qu’elle propose une interprétation, c’est aussi partager avec d’autres ce plaisir rassurant d’écouter un texte. Vous pouvez imaginer que les gens qui font partie du public ont le même besoin que vous. J’avais intitulé le rapport de l’enquête dont j’ai parlé au début de l’entretien : « La lecture à voix haute, un désir de communauté ». Je pense qu’il y a ce désir de reconstituer des liens autour de la lecture, pour ne pas être constamment dans la solitude face à la lecture d’un texte. Il y a aussi l’argument de ne pas se trouver face à une contrainte discursive. Bien souvent, dans le milieu lettré,  les sociabilités de lecture passent par le simple échange de livres mais aussi par le discours. Or, tous les lecteurs ne maîtrisent pas les codes qui permettent de parler de sa propre lecture. Il y faut de l’entraînement, mais aussi trouver d’autres personnes avec qui échanger. Participer à une lecture à voix haute, c’est au fond baigner dans un milieu qui a le même intérêt que vous, sans que cet accord passe par les mots.
 - Selon vous, quel est l'avenir de ce mode de lecture?
Tout va dépendre des praticiens. Ces gens sont, pour la plupart, des militants du livre. Ils ont une connaissance immense du monde de la littérature, ce qui est indispensable si on veut exercer cette activité. En effet, ils lisent devant des publics divers, il faut savoir adapter son programme au public auquel on s’adresse. Lorsqu’on intervient dans un théâtre, une maison des jeunes, une maison de retraite, il faut savoir quel texte lire, choisir son thème, la longueur de l’extrait… Ce sont des gens qui croient dans la littérature, et qui veulent que le livre pénètre dans des espaces, aussi bien géographiques que sociaux, dans lequel il n’a pas droit de cité ou très peu. Si cette fibre continue à vibrer dans ce monde professionnel, je pense que la lecture à voix haute ne sera pas réservée à des gens qui sont déjà des lecteurs. En revanche, si la lecture à voix haute privilégie des théâtres, des lieux institutionnalisés, ils auront le public qui fréquente ce genre de lieux, c’est-à-dire plutôt des représentants des classes moyennes cultivées et urbaines. On peut imaginer que si la lecture à voix haute conquiert son autonomie artistique, il y aura de la lecture à voix haute partout, selon des modalités différentes, avec des objectifs différents, de même que le livre peut véhiculer les valeurs les plus généreuses comme les idées les plus répugnantes. Livré à lui-même, un lecteur, peut devenir nazi ou bienfaiteur de l’humanité, et cela, selon la façon dont il va se construire, en son for intérieur, une problématique propre, à partir de ses lectures. La lecture peut fabriquer dans le coin d’une chambre des monstres que la famille ignore. Encore une fois, si la lecture à voix haute devient une pratique qui s’autonomise, on en trouvera partout, mais je ne pense pas qu’elle se développera au détriment de la lecture silencieuse. Parce que dans la pratique, certains se contentent d’écouter mais la plupart ont envie d’aller y voir par eux-mêmes.
J’ai récemment dîné avec une amie qui marche beaucoup. Au moment de nous quitter, elle remet ses écouteurs dans ses oreilles. J’étais un peu étonnée et lui ai donc confié que je trouvais étrange qu’elle écoute de la musique en marchant. Elle m’a répondu qu’elle n’écoutait pas de la musique mais Proust ! Une de ses amies lui a offert la Recherche du temps perdu en 6 ou 8 CDs, et elle écoutait ce livre en marchant. Elle m’a dit quelque chose de très intéressant : elle avait déjà lu La recherche auparavant, et le fait d’écouter ce texte lui procurait un plaisir extraordinaire alors qu’elle ne le relirait pas. Sa propre lecture a dû certainement l’habiter, participer de la construction de ce qu’elle est, de son rapport au monde. Seulement elle n’a pas envie d’y replonger, à l’évidence, sans doute parce qu’elle ne souhaite pas remettre en question sa propre lecture, celle qu’elle s’est bâtie au fil des années, à mesure que ressurgissaient des fragments, des souvenirs de l’ouvrage. En revanche, elle accepte avec grand plaisir de confronter sa lecture qui est la sienne avec celle proposée par la lecture enregistrée. C’est la première fois que j’entends cela, que la lecture à voix haute se substitue à une relecture qu’on n’a pas envie de faire, par la rencontre avec une autre interprétation, moins personnelle.

   Pour conclure, je pense sincèrement que la lecture à voix haute a de beaux jours devant elle. C’est un champ très ouvert. Entre ce que pratiquait François de Cornière avec ses décors, les musiciens, ses déplacements, et ce que font les Lecteurs sonores, seuls en scène, il y a des différences sensibles qui participent de la richesse de la discipline. 
 Propos recueillis par Cécile Perrette

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