mercredi 21 novembre 2012

Palmarès des nouvelles du concours Prix Livres en tête

Afin de sélectionner les deux textes vainqueurs, le jury a procédé à une série d'éliminations en plusieurs étapes. Après une première lecture, trente nominés sont sortis du lot et ont reçu une invitation pour le festival Livres en tête.
Parmi ces trente nouvelles, une dizaine par catégorie ont particulièrement intéressé nos jurés. Voici les titres de ces textes et les noms de leurs auteurs: 

Pour la catégorie "Polar":

- A Gabrielle endormie de Paul Bénézet
- Au seuil de la chambre de Laurine Roux
- C'est l'histoire d'Annie Pellet
- Chaque jour, là où se trouve des dictatures de Jean-Valéry Martineau
- Et buuut! et mat! d'Agnès Landaburu
- Insurrection de Véronique Donard
- Irréparable d'Ambre Scarmoncin
- Ma chérie, ma douce de Cécile Pellault
- Suis-je d'Anthony Boulanger
- Violeur d'identité de Christophe Hantz

Nous ne pouvons malheureusement toutes les diffuser dans cet article, mais voici la nouvelle qui aurait remporté "la médaille d'argent": 

A Gabrielle endormie: 


La planque d’aujourd’hui n’avait rien donné. Une journée fichue dans un quartier pourri, pesta Jean. Par chance, il croisa Gaby qui tapinait au coin de la rue dans l’attente d’un client transi. Jean aimait bien Gaby. Elle lui servait d’indic, à l’occasion. Utile pour un privé : les filles ont des yeux et des oreilles. Et de la jugeote. Pas que de la fesse.
Jean, qu’elle appelait P’tit Jean pour lui montrer de la tendresse, accepta de monter. Pour se poser un peu. Elle lui servit un blanc moelleux des rives de la Moselle, puis elle se mit à l’aise, accompagnant de sa voix rauque un blues des années trente.
Après… tout a foiré. Par sa faute ; elle n’aurait pas dû rire. Lui, n’avait rien demandé. Juste un peu de chaleur. De l’amitié aussi. Elles sont toutes pareilles.

Il doit se calmer à présent. Il ouvre la fenêtre, assèche d’une seule lampée le fond de la bouteille dont il essuie soigneusement le col, roule une cigarette.
Dehors, le halo blême d’un réverbère se reflète sur les degrés mouillés d’un escalier. Où peuvent bien mener ces quelques marches adossées à la courbe d’un mur couronné de feuillage ? Il décide d’y aller voir de près, après avoir photographié la scène. Il règle l’objectif et la vitesse de son Rollei, cadre avec minutie et s’assure que la rue est déserte au moment d’appuyer sur le déclencheur. Il tire ensuite de son blouson un carnet Moleskine noir afin de noter, comme à son habitude, la date, l’heure et le titre de la prise de vue : Par la fenêtre ouverte, chez Gaby.
Il avait intitulé son cliché précédent A Gabrielle endormie. Il se ravise, complète la dédicace, A Gabrielle endormie, pour toujours, hésite, avant de déplacer finalement la virgule : A Gabrielle, endormie pour toujours.

Il se fait tard. Depuis le seuil de la chambre son regard plonge sur le lit défait. Dans le désordre des draps froissés git un corps, nu, blanc, pulpeux, dont les longs cheveux roux épars dissimulent mal le visage bleui. Jean le trouve beau, en dépit de ses yeux étonnés et du cri en suspens qui déforme les traits. Il songe un instant à tirer un second portrait, mais renonce.
Trop sombre. Faut tout de même pas gâcher de la bobine, décide-t-il en claquant la porte derrière lui.


Pour la catégorie "Libertin":

- Cornette sylvestre d'Evelyne Désile
- Cuillère à crème de Jean-Pascal Martin
- Jeu de dupe de Philémon Labulle
- L'homme chaudcolat de Nathalie Blu-Perou
- L'insomniaque de Hubert Grall
- Le lait de Louise d'Anne Bert
- Libertins de Mélodie Ducourtioux
- Ligne courbe de Marie-Pierre Lestideau
- Texte libertin de Maroussia Gallienne
- Très cher Léon de Betty Marescaux-Tyteca

Voici les nouvelles arrivées en deuxième et troisième positions de cette catégorie: 


Cuillère à crème

            A cette époque, je ne vivais pas chez mon amoureuse. Mon amie me recevait une ou deux fois par semaine et me faisait goûter, à chaque visite, un petit plat de sa composition...
            En fait, ce n'est pas tout à fait ça.
            Nathalie – puisque c'est ainsi qu'elle s'appelait et doit toujours s'appeler – avait une passion pour les entremets sucrés, les crèmes, les blanc-mangers nature, vanillés, aux fruits ou aux amandes et me proposait une nouvelle préparation à chaque rendez-vous.
            J'y goûtais rarement car la recette n'était que prétexte à un jeu qui va vous sembler ridicule. Nathalie n'usait pas d'une cuillère à crème pour essayer son nouveau dessert, mais de ma queue. Je prenais pour ma part un réel plaisir à sentir d'abord mon membre plonger dans un petit pot onctueux à la texture renouvelée, mais toujours douce et grasse. Puis Nathalie, de sa main experte, portait à ses lèvres ce tendre couvert chargé d'une bouchée sucrée.
            On comprendra que ce rituel culinaire se terminait fréquemment par des excès que nous tairons.
            Malheureusement les choses n'étaient pas toujours aussi faciles. Nathalie pouvait préparer un dessert glacé et, dans ce cas, la cuillère vivante avait tendance à se rétracter et à perdre toute la raideur nécessaire à son efficience. A d'autres occasions, c'était plutôt la chaleur de la préparation qui laissait ma queue rouge et douloureuse, mais je n'osais protester.
            Le pire advint quand Nathalie décida de mêler à sa crème des fruits secs et confits en morceaux, ou entiers, façon Plombières. Elle ne put s'empêcher en goûtant d'y mettre les dents et je criai de douleur au moment où ses mignonnes mâchoires se firent trop enthousiastes.
            Je gardai la trace des incisives de Nathalie sur mon membre meurtri et fis la tête pendant deux semaines avant d'accepter une nouvelle invitation.
            Quand j'arrivai ce vendredi, Nathalie était à la cuisine. Elle m'annonça de loin que le dessert précédent était son chef d’œuvre et qu'elle le servait ce soir à ses amies les plus proches.
            Je jetai un œil sur la table et son couvert dressé pour cinq personnes. Je n'aperçus aucune petite cuillère à côté des bols à crème que je connaissais bien.
            Je m'enfuis honteusement en prenant soin de ne pas claquer la porte et ne revis jamais Nathalie.
            Pas plus que je n'ai, depuis ce jour, mangé un dessert.




Ligne courbe

C'était peut-être le rideau qui avait légèrement frémi, mais la lumière, sur la peau d'Amélie avait soudain varié, révélant davantage encore le volume doré que je contemplais sans bouger, sans même oser, à peine, respirer.
J'étais subjugué par la pureté de ce globe que le soleil lissait. Il en nacrait de clair le sommet délicat et s'écoulait sans heurts sur l'arrondi parfait, passant de l'or à l'ocre, et puis s'assombrissant dans le repli ombré où mon regard, avec lui, se perdait.
Je me retenais. Je maintenais fermement le désir éperdu, que je sentais monter en moi, de tendre au moins la main vers elle, de toucher, de tenir, de prendre, de sentir. Il me semblait pourtant, que mes doigts immobiles connaissaient tout déjà, de sa tiédeur soyeuse. Mon corps savait, ma peau, mon enveloppe entière ressentaient sa douceur et se faisaient capteurs.
Elle frissonna et je tremblais aussi quand un rayon errant me suggéra, sur la surface lisse et dorée, un voile poudré de duvet blond, vaporeux et ténu, à peine perceptible, qui ajoutait un peu de velours à la soie.
Alors, les yeux béants, je laissais pénétrer en moi sa rondeur blonde. Je me sentais emplir. Je me laissais combler. Et mon corps consentant s'abreuvait, s'étanchait, s'imbibait, débordait... moitant mes mains brûlantes et embuant mes yeux, tandis que la palpitation ravivée de mon souffle, au contraire asséchait, et ma gorge et mes lèvres.
Et Amélie bougea.
Son mouvement furtif dévoila à mes yeux un éclair de peau blanche, vierge de tout bronzage, laiteuse.et satinée...
...Je m'entendis gémir.
Mon voisin me poussa du coude.
Je croisais le regard étonné du prof, sur son estrade.
Amélie rajusta d'un doigt, la bretelle de sa robe sur son épaule veloutée. Où étais-je ?
Pour lequel de nos cours se plaçait-elle ainsi juste au devant de moi ? Je jetais un regard affolé sur mes notes.
Oh, non ! Pas la géométrie !
 

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