Comme beaucoup d’entre vous le savent, nous
avons organisé dans le cadre du festival Livres en tête un concours de
nouvelles sur les thèmes « polar » et « libertin ».
Le jury était composé de Jean-Paul Carminati,
président de l’association Les Livreurs, Pierre Jourde, écrivain, et Yann
Migoubert, chef du service culturel de l’Université Paris-Sorbonne.
Vous avez été très nombreux à y participer ce
dont nous nous réjouissons !
Ce ne sont pas moins de 450 textes que nos
jurés ont dû départager, tâche difficile au vu de la qualité des nouvelles
soumises dont bon nombre étaient très intéressantes.
Dans un premier temps, trente textes par
catégorie ont été sélectionnés. Après délibération, un seul d’entre eux fut
retenu pour chaque thème.
Pour la catégorie "polar", notre gagnante est
Amélie Motté-Colson pour son texte La dictée assassinée que voici :
La dictée assassinée.
Aujourd’hui elle est habillée en
Proust. Si délicat et si raffiné. Le temps s’y prêtait.
Elle s’est étalée lascivement sur
la feuille, elle se laisse porter, sous des grappes de mots langoureux. Un
essaim d’accents circonflexes bourdonnent dans le fond du buvard. Elle s’étiole
naïvement, strophe par strophe, phrase après phrase, chaque syllabe suivant l’autre.
Les pampres de participe passé vrillent entre ses doigts, les infinitifs du
premier groupe n’en finissent plus de glisser dans ses déliés ondulés, les
subjonctifs imparfaits plient dans la
brise enchanteresse du papier.
Une dictée comme on n’en a rarement rencontré.
Ingénue et innocente, elle ne l’a
pas vu arriver, elle n’a pas osé s’imaginer qu’il pourrait en être autrement que
ce merveilleux été terminant pesamment sa course vers la dernière ligne.
Pourtant, elle était là, la
faute, tapie derrière un point-virgule, attendant patiemment son heure,
sournoisement embusquée depuis la première majuscule. Perfide calculatrice,
infâme meurtrière, captieuse scélérate, elle n’a voué sa vie qu’à cet instant
fugace, ce moment propice où elle lui enfoncerait insidieusement son arme
tranchante au plus profond de sa jolie peau nacrée. La plume Sergent-major se
briserait en mille éclats brillants. L’encre coulerait, presque intarissable,
cachant chaque mot sous une tache brune, glissant sur la feuille en volutes
incontrôlées, privant sa victime, à chaque seconde supplémentaire, du souffle
indispensable pour rester accrocher au bord des mots.
Figée dans un sourire
machiavélique, elle la regarderait, s’éteindre doucement, sa plaintive
assassinée, baignant dans un flot de sépia encore chaud. Et quand la dernière
lettre s’évanouirait d’entre ses lèvres blêmes, elle l’enjamberait,
dédaigneuse, sans état d’âme, sans égard, indolente, jetant simplement sur elle
un point final. Après tout, elle est faite pour ça, qu’on ne lui en tienne pas
rigueur. Elle partirait alors en quête d’une nouvelle victime, d’une angélique
ignorante des pages quatre-vingt et quatre-vingt-un du Bon Usage. On nous avait
pourtant mis en garde…
Malheureuse condamnation à
laquelle sont vouées ces chères dictées. Elles se meurent, solitaires, oubliées
de tous, abandonnées à leur funeste sort entre deux mots mal orthographiés.
Quelle tristesse.
Bernard Pivot en est chaque fois
si contrarié…
Pour la catégorie "libertin", c'est la nouvelle Entre les lignes de Pierre Clévenot qui a gagné le prix. Vous pouvez la lire ici:
Entre
les lignes
Ma chère amie,
Ma folle maîtresse,
Il m'est toujours aussi pénible de vivre notre
éloignement.
Je suis hanté par ton corps, obnubilé par
nos ébats.
Il était inconcevable de partir loin de vous,
j'aurai voulu être à jamais entre tes cuisses.
et pourtant le hasard des jours et des
événements nous ont séparés.
J'ai cru que tu n'étais qu'une traînée de
passage, quelle erreur !
Quelle absurdité ! Nous voilà loin l'un
de l'autre, pour de trompeuses raisons.
Je m'suis gouré, j'ai merdé. Tu étais plus
que « juste un coup ».
Je me permets cette présente afin de vous
donner quelques nouvelles.
Mon sexe doit parler au tien, voici les
dernières informations de mes fesses :
Je tente avec ardeur de quitter toute idée
noire, toute impression d'isolement.
Je me suis éperdument abandonné à toutes
les prostituées de la région,
Peine perdue, mon désespoir s'abat sur mes
épaules, je me sens désœuvré.
aucune ne m'a satisfait, aucune n'a ton
talent, je m'ennuie de tes seins.
Oui je vous fait cet aveu : je pense à
vous chaque matin, je me couche chaque soir avec votre visage en songe.
Bon sang,
mon membre viril se dresse dès le réveil, et je me touche, le soir, avec
des magazines porno !
Alors que l'innocence du hasard, ou les
impénétrables desseins divins, nous ont fait être des perdreaux alanguis,
Dès notre première rencontre j'ai rêvé te
prendre derrière un buisson.
des amoureux émerveillés, de pudiques
soupirants.
Oh, j'ai joui dès les première minutes t'en
souviens-tu ?
Nous nous retrouvions parfois, sous votre
balcon, nous abandonnant secrètement à nos lèvres alanguies,
Chaque soir je rebondissais furieusement sur ton ventre, et
pinçais tes tétons durcis,
avec toute la frivolité de notre jeunesse,
vous souvenez-vous ?
en assumant sans complexe mon addiction au
sexe, c'était dingue !
Désormais loin de vous, mes mains se sentent
inutiles,
Aujourd'hui je me masturbe sans cesse,
mes yeux regardent mais ne voient rien.
je mate avec insistance chaque corps bien
gaulé.
Apprenez donc, ma demoiselle, mon passereau,
ma biche,
Attends un peu ma chienne,
que je porte à votre égard toute le désir de
mon âme transie.
que je t'attrape, tu va la sentir, la
virilité de mon braquemard.
Votre ancien galant, langoureux, et dévoué
ami,
Celui qui t'a fais jouir plus d'une
fois !
qui pense à vous.
Je te prendrai dès mon retour.
Polar : pourquoi écrit-elle "Une dictée comme on n’en a rarement rencontré." avec une négation, alors qu'on dirait "une dictée comme on put rarement en rencontrer" sans négation ?
RépondreSupprimerSi c'est une faute, c'est la honte ! :-)