lundi 18 novembre 2013

Trouver sa voix

 Certains se sentent bien dans une église comme Paul Claudel, d'autres sur la route comme Poulidor, d'autres enfin dans une cabine de commentateurs comme notre ami Nelson Monfort.

Moi, je me sens à l'aise dans une bibliothèque, parmi les livres, les regards studieux ou passionnés, le plissement des pages qui défilent sur les doigts d'une main comme un voyageur sur un tapis roulant. Dans une bibliothèque normalement constituée, il règne un silence foisonnant, habité de bruits intérieurs, incarné de traits d'esprits et de bons mots qui ricochent comme des feux feuillets.


Alors, pourquoi briser ce silence religieux par le bruit d'une lecture à voix haute ? Parce que la lecture solitaire doit déboucher sur une expérience collective. Parce que le plaisir de lire et la joie d'apprendre doivent être expulsés dans un flot verbal, tantôt houleux, tantôt régulier, parfois plus mer d'huile que flot d'ailleurs. Il faut alors établir un échange entre celui qui retranscrit, chargé de redonner du sens, et son auditoire.

Lire à voix haute, c'est assumer un texte. Le magnifier parfois, le rendre inaudible d'autres fois. Lire à voix haute oblige en tout cas à lever la tête, à quitter la forteresse de notre conscience pour transmettre le message d'un autre. Lire à haute voix, ce n'est ni psalmodier, marmonner ou marmotter des morceaux de phrase en communauté par habitude ou par rite. Lire à haute voix ce n'est pas déclamer un discours, déblatérer une homélie ou tenter de convaincre un auditoire comme un homme politique qui harangue la foule. Non, le lecteur à haute voix propose à son auditoire de l'accompagner, il l'invite à suivre les traces d'un auteur, dans lesquelles il a déjà ajouté son empreinte.

Lire des histoires est par définition différent puisqu'il ne s'agit plus d'un texte, mais d'une histoire avec tous les à côté festivistes et théâtraux que cela suppose. Il s'agit alors plus de raconter, d'exagérer, de caricaturer, de varier les intonations et les registres vocaux, les tonalités. Bref, de faire le pitre.

Lire à haute voix au contraire permet d'aller au cœur du texte sans l'épuiser, peser chaque mot, soupeser chaque phrase : c'est l'art pour l'art, la quête parnassienne. 

Fabrice Luchini, malgré son exubérance, est selon moi un formidable lecteur de Céline. Outre le travail de démocratisation culturelle, on pourrait lui reprocher l'extrémisme de ses incarnations, on pourrait dire qu'il en fait trop. Mais il est parfois tellement jouissif dans ses interprétations, tellement puissant quand il déclame qu'après l'usine "on emporte avec eux soi le bruit dans sa tête". Le comédien est l'exemple qui confirme la règle : car comme l'a dit Laurent Ruquier, après une lecture de Luchini ce n'est plus le bruit de l'auteur qu'on a dans sa tête mais celui de l'interprète. Comment toutefois lui reprocher d'être bon ?
Peut-être que parce qu'être vraiment bon c'est savoir s'effacer derrière l'auteur et se faire oublier des auditeurs.

Tous les ouvrages, bien sûr, ne se prêtent pas à une lecture à haute voix. Lire la Critique de la Raison Pure à haute voix, c'est un peu comme sauter du 7ème étage. La lecture à voix haute participe à une certaine vulgarisation, à une démocratisation de la culture. Pratiquement, elle permet aussi aux aveugles ou à ceux que leurs yeux trahissent, de continuer d'une autre manière l'expérience littéraire. Et puis entendre lire à haute et intelligible voix peut donner envie à l'auditeur de devenir lui même un lecteur.

On peut devenir le maître du texte de quelqu'un d'autre et le rendre contemporain. De la même façon, la lecture de son propre texte par l'auteur peut s'avérer terriblement décevante. Nous avons tous une image, un cliché en tête qui ne se réalisera peut-être pas. Tel un roman mal adapté au cinéma.

Emmanuel Aumonier

Etudiant du Master Journalisme à Sciences Po Paris

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RSP, alias Radio SciencesPo, revendique sa liberté de parole dans des domaines aussi variés que la politique, la culture, le sport, la vie étudiante... diffusée dans les locaux de SciencesPo, elle est aussi accessible à tout public via des podcasts sur son site internet www.rsp.fm.

Ce vendredi 15 novembre, RSP a accueilli nos deux chargés de communication, Pierre Benoit Roux et Morgane Cuoc, qui ont décrypté de leurs douces voix le rôle d'un lecteur sonore et ont commenté les différents temps forts du festival Livres en Tête. Par ailleurs, l'équipe de Radio SciencesPo et nos deux fins palais auditifs se sont livrés à l'exercice d'une petite Dégustation littéraire, modèle réduit de celle qui se déroulera lors du festival le mardi 26 novembre, afin d'éduquer notre oreille à repérer le graal de la lecture à haute voix.

Pour retrouver l'intégralité de l'émission sur le site de RSP, rendez-vous sur cette page.

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